11 mars 2011

MOTUS ET CHEVEUX CRÉPUS


Ceci est un article que j'ai écrit pour des potes.
Ils tiennent une plate-forme musicale intéressante, présentée sous forme de réseau social. Ca s'appelle: the soulville, jetez-y un oeil et pourquoi pas inscrivez-vous :-)   

Printemps 2010, boomerang dans la blogosphère afropéenne.
La célèbre soeur de Beyonce, Solange Knowles arbore des cheveux très courts et naturels. Le revirement capillaire de la chanteuse suscite de vives réactions et ne laisse personne indifférent. Beaucoup expriment leur choc par la réprobation : " elle est moche, cette coupe ne la met pas en valeur, elle n'est plus assez féminine..."

Face à la surprise générale, Solange Knowles justifie son geste : " Je voulais juste être libérée de l'esclavage que les femmes noires font parfois subir à leurs cheveux". 
A travers ces propos, l'artiste soulève une vraie question et se voit devenir l'icône d'un mouvement qui prend de plus en plus d'ampleur ces derniers années : le mouvement "nappy" (comprenez naturelle et happy). Ce mouvement est une idéologie prônant le retour aux cheveux naturels, le refus des défrisages et autres traitements agressifs qui abîment et fragilisent le cheveu crépu.
Il est difficile de donner une date exacte sur la naissance de ce mouvement. Mais, qui ne se souvient pas de l'essor du mouvement Black Panthers et de ses militants, posant fièrement avec leur afro ou encore de cette vague de coupes afros chez les artistes Noirs-américains, dans les années 70, comme les emblématiques Jackson 5.
Le développement simultané du "nappyisme" et des revendications politiques des Noirs-américains n'est pas une coïncidence. De même, Solange Knowles qui parle de libération et d'esclavage, pour évoquer le rapport des femmes noires à leur cheveu, montre que celui-ci est emprunt d'une signification socio-politique bien plus importante que l'on ne croit. 
C'est d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle, le sujet provoque toujours autant le débat. Car finalement, est-il normal que des filles, dès leur plus jeune âge, entreprennent de modifier la structure de leur cheveu ?
Pour comprendre les enjeux du défrisage, il est important de revenir sur son origine, car comme toute pratique culturelle, il est le produit d'une histoire. 
Dans les sociétés esclavagistes, au plus fort de la traite négrière, la valeur sociale d'un individu était liée à la "race" à laquelle il appartenait et donc à son phénotype. 
Le Noir à la peau foncée, aux cheveux crépus et aux traits négroïdes était l'esclave. Etre noir, c'était être tout en bas de l'échelle, voir même, être hors catégorie puisque le statut d'esclave niait toute humanité aux Noirs. Tout en haut de la hiérarchie sociale, se trouvait l'homme blanc, caucasien à la peau blanche très pâle, aux yeux clairs, cheveux lisses, traits fins et réguliers.
On pourrait faire le même parallèle, dans les sociétés africaines colonisées, à partir du XIXème siècle. 
Le contact violent entre les Européens et les Africains, leur rapide domination, conduit à l'élargissement de ce schéma de pensée qui veut que le dominé soit noir et le dominant soit blanc.
Cette confusion entre race et position sociale a eu une incidence sur les individus. Pour gravir les échelons de la société, il est devenu important d'effacer toutes caractéristiques rappelant la nature du dominé, celui du Noir de type africain. C'est alors que tout est mis en oeuvre pour permettre aux Noirs d'effacer leurs spécificités négroïdes, au profit de références et de modèles largement issus des canons de la beauté caucasienne. 
Le rejet d'une nature, jugée dévalorisante, est d'autant plus fort qu'il est intériorisé par bon nombre d'individus. Il est normal de se défriser car le cheveu crépu est indomptable, difficile à coiffer, pas du tout beau. Et ce n'est pas les célébrités noires qui vous diront le contraire. A les regarder, la belle femme noire est celle qui porte le cheveu lisse, la peau claire, le corps en courbes mais qui se doit d'être mince. 
C'est ainsi que nombre de fantasmes et préjugés se sont édifiés autour du cheveu noir et il n'est pas rare de voir des petites filles de 2, 3, 4 ans se faire défriser les cheveux. 
L'ignorance et la méconnaissance du cheveu crépu est puissant. Sans cesse caché, il faut attendre la mode de l'afro dans les années 70 puis son renouveau dans les années 90 avec des icônes rnb & soul comme Erykah BaduJill Scott et Lauryn Hill pour revoir le cheveu crépu.
Ayo
« Après analyse de mon parcours, il m’apparaît qu’aimer son cheveu n’est pas un acte spontané, mais un apprentissage. Aujourd’hui c’est un acquis pour moi. Grâce à cela, j’ai finalement pu dépasser le processus d’aliénation dans lequel j’étais prise, et suis aujourd’hui à l’aise avec mon image et beaucoup mieux "dans ma peau". » Aline


« J’ai découvert que ce n’était pas une décision simplement cosmétique, mais un acte politique, que de sortir de la spirale du défrisage. Je ne l’avais pourtant pas fait pour ces raisons-là. Mais assumer ses cheveux crépus, je le découvre tous les jours, c’est se poser en rebelle, au sein d’un peuple à qui on a appris depuis des siècles à détester ses propres traits. » Micael
Témoignages extraits du livre « Peau noire, cheveu crépu »  de Juliette Smeralda, sociologue, enseignante, chercheure, Membre du laboratoire « Cultures et société en Europe », UMR CNRS 7043, Université Marc Bloch Strasbourg II, paru aux éditions Jasor

Dans les années 2000, une nouvelle tendance se dégage. La démocratisation d'Internet met à la disposition de la communauté afro, une masse d'informations qui était jusque-là réservée à une minorité. Les promoteurs du cheveu naturel ont enfin une tribune élargie qui leur permet d'atteindre le maximum de personnes. Les jeunes filles noires découvrent pléthore de sites consacrés au cheveu naturel et à son entretien. Le renouveau nappy est symbolisé aussi par de nouveaux modèles de chanteuses, artistes, stylistes qui mettent en avant leur métissage culturel tout en revendiquant leur "identité noire". Solange Knowles a bien saisi la tendance et a su bien s'entourer, au point de devenir une de ces stars afrohipsters qui promuent cette double appartenance : "on est noir mais on est ancré, façonné car appartenant à la société occidentale" 
Malgré ses bonnes intentions, il faut souligner que le mouvement nappy a connu quelques dérives.
Lors de débats (via Internet principalement), un certain nombre de filles passionnément pro-nappys ont adopté un point de vue extrême. 
Se voyant comme les rares privilégiées à s'être conscientisé, certaines pro-nappys s'autogratulent comme celles qui ont réussi à s'extraire du joug de la domination blanche, celles qui ont pris conscience de leur aliénation et se sont données pour mission d'éclairer ces pauvres brebis perdues, dans les méandres du cheveu lisse. Une dérive qui consiste à pointer du doigt celles qui se défrisent, de les juger à tout bout de champ décrétant qu'elles sont automatiquement complexées, qu'elles ne seraient pas de vraies Noires ! 
En gros, dis moi comment tu portes ton cheveu, je te dirai qui tu es !
Le piège de ce genre de propos, c'est de reprendre une rhétorique raciste, qui consiste à essentialiser le Noir. Le vrai Noir, ce n'est pas celui qui a le cheveu crépu, qui porte un nom africain et vivrait dans la case au fin fond de la savane. 
On ne saurait définir ce qu'est l'identité noire, qui est si complexe et si plurielle que tenter de le faire, reviendrait à tomber dans la caricature !
Ces filles se trompent de combat ! La question n'est pas d'imposer une image fantasmée de ce que serait une vraie Noire qui s'assume. 


Non, l'enjeu réel est de prendre conscience que le rapport au cheveu chez les Noirs est un rapport passionnel, conflictuel lié à une histoire, à un contexte social. L'enjeu est de faire prendre conscience que la perception de la beauté noire est orientée, construite sur des préjugés tenaces.
Il est important de restaurer la pluralité de la beauté des femmes Noires, de se défaire des normes véhiculant une beauté calquée sur le profil de la femme caucasienne ! 
Tout en défendant le libre arbitre de chaque femme, il est vital pour le processus d'acceptation de soi et d'épanouissement personnel, de mettre en valeur la diversité des beautés ébènes. 
Qu'elles soient claires, foncées, petites, grosses, en courbes ou squelettiques aux cheveux crépus, frisottés ou bouclés. 
La promotion plus ou moins inconsciente des cheveux lisses doit cesser au nom de l'harmonie essentielle avec son physique naturel pour tout individu, et surtout pour bénéficier d'une vraie liberté de choix en matière d'esthétisme, une fois adulte. 
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7 commentaires:

  1. j'ai juste trop apprécié, je vais le faire tourné le plus possible autour de moi. Franchement j'enverrai les gens vers cet article quand je parlerai de ce sujet . Merci Audrey !

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  2. Salut ! voici un nouveau forum dédié à la beauté des femmes de couleur:

    http://bellexotic.forumgratuit.fr

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  3. merci pour les liens et bienvenue @Chayet :-)

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  4. Il y a un livre, qui traite de la pluralité de l'esthétique noire "AFRO une célébration", et aborde le fameux sujet du cheveux crépu entre autres.
    Et ce film de Chris Rock "Good Hair", qui peuvent approfondir ce que cet excellent article pointe déjà doigt.

    S.

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  5. @S. Merci pour la référence je vais me le procurer de toute urgence :)

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